Remarque : Dans cette étude, le terme « piété » est utilisé comme traduction de التَّقْوَى (taqwā), dans son sens coranique large, et non dans le sens réducteur d’une simple dévotion religieuse. De même, le terme « pieux », employé pour traduire الْمُتَّقِينَ (al-muttaqīn), ne désigne pas simplement des personnes dévotes, mais celles qui mettent en pratique la piété dans leur vie, en s’orientant vers le bien et en se préservant du mal. Tattaqū تَتَّقُوا exprime aussi l’idée de se préserver, se protéger et prendre garde à ce qui peut être nuisible ou entraîner le mal ; selon le contexte coranique, elle peut ainsi se manifester par la vigilance, l’éloignement du mal et l’accomplissement du bien.
🟣Introduction

La piété est l’un des concepts centraux du Coran. Elle est mentionnée dans de nombreux passages et se trouve liée à la guidée, à l’adoration, à l’éthique, aux relations humaines, au salut et à la rétribution.
Sur le plan linguistique, le terme التَّقْوَى (at-taqwā) trouve son origine dans la racine arabe وَ قِ يَ, qui renvoie fondamentalement à l’idée de protection et de préservation, ainsi qu’au fait de prendre les mesures nécessaires pour se prémunir contre ce qui peut être nuisible ou entraîner le mal.
Bien que le terme soit très fréquent dans le Coran, la piété ne semble pas se limiter à une signification unique et simple. Le Coran en présente différentes dimensions : la préservation de ce qui déplaît à Dieu, la protection contre le Feu, l’éloignement du mal, l’accomplissement du bien, l’entraide dans la bienfaisance et la piété, ainsi que la vigilance dans la conduite et les choix de l’être humain.
Le Coran parle également des pieux, auxquels Il accorde la guidée, la réussite et le salut. Il montre que la piété accompagne l’être humain dans ses relations avec Dieu, avec les autres et avec lui-même, et qu’elle constitue un critère de dignité entre les êtres humains : « Le plus honoré d’entre vous auprès de Dieu est celui d’entre vous qui est le plus pieux » (Coran, 49:13).
Ainsi, l’étude de la piété dans le Coran conduit à dépasser une compréhension réduite à la seule dévotion religieuse. À travers la diversité des versets qui lui sont consacrés, la taqwā (piété) apparaît comme une orientation globale de l’être humain : se préserver du mal, s’éloigner de ce qui déplaît à Dieu, accomplir le bien et avancer dans la rectitude. C’est dans cette perspective que nous chercherons à comprendre comment la piété devient, dans le Coran, une voie vers le salut.
🟢Chapitre premier : Le concept de piété — quelques significations et actions qui lui sont liées dans le Livre de Dieu
🟠La piété et le fondement de la guidée
Le Coran commence la sourate 2 : Al-Baqara par ces paroles :
﴿الٓمٓ ذَٰلِكَ الْكِتَابُ لَا رَيْبَ فِيهِ هُدًى لِّلْمُتَّقِينَ﴾
« Alif, Lām, Mīm. Voici le Livre, sans aucun doute en lui, une guidée pour les pieux »
Puis Il décrit les pieux :
﴿الَّذِينَ يُؤْمِنُونَ بِالْغَيْبِ وَيُقِيمُونَ الصَّلَاةَ وَمِمَّا رَزَقْنَاهُمْ يُنفِقُونَ وَالَّذِينَ يُؤْمِنُونَ بِمَا أُنزِلَ إِلَيْكَ وَمَا أُنزِلَ مِن قَبْلِكَ وَبِالْآخِرَةِ هُمْ يُوقِنُونَ﴾
« Ceux qui croient à l’invisible, accomplissent la prière et dépensent de ce que Nous leur avons accordé ; ceux qui croient à ce qui t’a été descendu et à ce qui a été descendu avant toi, et qui ont la certitude de l’Au-delà. »
Sourate 2 : Al-Baqara, versets 3-4.
Puis Dieu dit au verset 5 :
﴿أُولَٰئِكَ عَلَىٰ هُدًى مِّن رَّبِّهِمْ وَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُفْلِحُونَ﴾
« Ceux-là sont sur une guidée venant de leur Seigneur, et ce sont eux les réussissants. »
Ces versets nous présentent une image particulièrement importante.
La piété n’est pas simplement un mot servant à désigner une catégorie de personnes. Elle apparaît à travers un ensemble de qualités et d’actions :
croire à l’invisible ;
accomplir la prière ;
dépenser de ce que Dieu a accordé ;
croire à ce qui a été révélé ;
croire à ce qui a été révélé auparavant ;
avoir la certitude de l’au-delà.
Le résultat est la guidée et la réussite.
La piété est donc liée, dès le début du Coran, à la manière dont l’être humain accueille la guidée et agit conformément à celle-ci.
Le Coran n’est alors pas simplement un Livre que l’on lit : il devient une guidée pour celui dont l’être est disposé à l’accueillir et à agir selon ce qu’il lui indique.
🟠La piété et la dignité de l’être humain
Parmi les versets les plus importants concernant la piété figure le verset 13 de Sourate 49 : Al-Hujurāt
﴿يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَىٰ وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا ۚ إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ﴾
« Ô vous les humains ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez. Le plus honoré d’entre vous auprès de Dieu est celui d’entre vous qui est le plus pieux. Dieu est Omniscient et parfaitement Informé. »
Le verset commence par une adresse universelle :
﴿يَا أَيُّهَا النَّاسُ﴾
« Ô vous les humains ! »
Il rappelle ensuite l’origine humaine commune :
﴿إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَىٰ﴾
« Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme. »
Puis il évoque la diversité :
﴿وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ﴾
« et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus. »
La finalité mentionnée est :
﴿لِتَعَارَفُوا﴾
« afin que vous vous connaissiez. »
Puis vient le critère de dignité :
﴿إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ﴾
« Le plus honoré d’entre vous auprès de Dieu est celui d’entre vous qui est le plus pieux . »
Le verset ne fait donc ni du sexe, ni de l’ascendance, ni de la tribu un critère de dignité auprès de Dieu. Il établit la piété comme critère.
C’est l’un des passages les plus forts montrant que la piété est une valeur humaine qui dépasse les appartenances extérieures.
Quant à la connaissance mutuelle entre peuples et tribus, elle ouvre un vaste espace au dialogue, à la coopération, à l’apprentissage réciproque et à l’échange des expériences. La connaissance mutuelle entre les peuples contribue également à renforcer la sécurité et la paix dans le monde.
🟠La piété et la protection
Parmi les passages qui révèlent une dimension du sens de la piété, Dieu dit :
﴿فَإِن لَّمْ تَفْعَلُوا۟ وَلَن تَفْعَلُوا۟ فَٱتَّقُوا۟ ٱلنَّارَ ٱلَّتِى وَقُودُهَا ٱلنَّاسُ وَٱلْحِجَارَةُ ۖ أُعِدَّتْ لِلْكَـٰفِرِينَ﴾
« Mais si vous ne le faites pas — et vous ne le ferez jamais — alors préservez-vous du Feu dont le combustible est constitué des humains et des pierres, préparé pour les négateurs. »
Sourate 2 : Al-Baqara, verset 24.
Ici, le verbe : « préservez-vous » est directement associé au Feu.
Cela met en évidence le sens de protection, de préservation et d’éloignement de la cause qui conduit à la perdition.
La piété peut ainsi être comprise comme une attitude pratique : l’être humain adopte un comportement qui le protège d’une mauvaise conséquence.
Ce sens est lié à la parole :
﴿وَاتَّقُوا اللَّهَ﴾
« Et prenez Dieu comme protection. »
Prendre Dieu comme protection signifie que l’être humain adopte une voie qui le protège de la colère et du châtiment de Dieu, en Lui obéissant et en évitant ce qu’Il a interdit.
Le rapport entre la piété et l’éloignement du mal apparaît également dans la parole de Dieu :
﴿وَتَعَاوَنُوا عَلَى الْبِرِّ وَالتَّقْوَى وَلَا تَعَاوَنُوا عَلَى الْإِثْمِ وَالْعُدْوَانِ ۚ وَاتَّقُوا اللَّهَ﴾
« Et entraidez-vous dans la bienfaisance et la piété, et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression. Et préservez-vous de ce qui déplaît à Dieu. »
Sourate 5 : Al-Mā’ida, verset 2.
Nous trouvons ici une opposition claire :
la bonté et la piété
face à :
le péché et la transgression.
Cela confirme que la piété n’est pas une séparation d’avec la vie, mais une attitude éthique qui protège l’être humain et la société du péché et de la transgression.
🟠La piété, la bonté, l’excellence et la rectitude
Parmi les versets qui réunissent de nombreux aspects de cette question figure la parole de Dieu :
﴿لَّيْسَ الْبِرَّ أَن تُوَلُّوا وُجُوهَكُمْ قِبَلَ الْمَشْرِقِ وَالْمَغْرِبِ وَلَٰكِنَّ الْبِرَّ مَنْ آمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ وَالْمَلَائِكَةِ وَالْكِتَابِ وَالنَّبِيِّينَ وَآتَى الْمَالَ عَلَىٰ حُبِّهِ ذَوِي الْقُرْبَىٰ وَالْيَتَامَىٰ وَالْمَسَاكِينَ وَابْنَ السَّبِيلِ وَالسَّائِلِينَ وَفِي الرِّقَابِ وَأَقَامَ الصَّلَاةَ وَآتَى الزَّكَاةَ وَالْمُوفُونَ بِعَهْدِهِمْ إِذَا عَاهَدُوا وَالصَّابِرِينَ فِي الْبَأْسَاءِ وَالضَّرَّاءِ وَحِينَ الْبَأْسِ ۗ أُولَٰئِكَ الَّذِينَ صَدَقُوا ۖ وَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُتَّقُونَ﴾
« La bienfaisance ne consiste pas à tourner vos visages vers l’Orient ou vers l’Occident. Mais la bienfaisance est de croire en Dieu, au Jour dernier, aux anges, au Livre et aux prophètes ;de donner de ses biens, malgré l’amour qu’on leur porte, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux, à celui qui s’est retrouvé sans soutien sur le chemin, à ceux qui demandent et pour libérer des personnes ; d’accomplir la prière et de donner la zakāt ; et ceux qui tiennent leurs engagements lorsqu’ils s’engagent ; ceux qui sont patients dans la misère, l’épreuve et au moment du combat. Ceux-là sont ceux qui ont été véridiques, et ceux-là sont les pieux. »
Sourate 2 : Al-Baqara, Verset 177
Dieu conclut le verset par :
﴿أُولَٰئِكَ الَّذِينَ صَدَقُوا ۖ وَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُتَّقُونَ﴾
« Ceux-là sont ceux qui sont véridiques, et ceux-là sont les pieux. »
Cette conclusion est particulièrement importante.
Le verset mentionne la foi, le don des biens, la prière, la zakāt, le respect des engagements, la patience… puis dit :
﴿وَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُتَّقُونَ﴾
« et ceux-là sont les pieux. »
La piété apparaît donc dans l’action. Elle n’est pas simplement un sentiment intérieur ni une affirmation verbale.
Ce sens est renforcé par la parole de Dieu :
﴿إِنَّ اللَّهَ مَعَ الَّذِينَ اتَّقَوا وَالَّذِينَ هُم مُّحْسِنُونَ﴾
» Certes, Dieu est avec ceux qui sont dans la piété et avec ceux qui font le bien. »
Sourate 16 : An-Nahl, verset 128.
Dans ce verset, la piété et la bienfaisance sont réunies et apparaissent comme deux dimensions complémentaires de la conduite humaine.
La bienfaisance est également liée, dans le Coran, à la qualité et à l’excellence dans tout ce que nous entreprenons, au fait d’accomplir le bien, ce qui ouvre la voie à une compréhension de la piété comme état intérieur qui pousse l’être humain à améliorer ses actions et ses relations.
On peut ainsi dire que la bonté, la bienfaisance et la rectitude apparaissent dans le Coran comme certains des principaux aspects et fruits pratiques de la piété.
🟠La piété et le fait de suivre ce qui est le meilleur dans la parole
Parmi les aspects qui révèlent une autre dimension de la piété figurent les versets 17 et 18 de la sourate 39 : Az-Zumar :
﴿وَالَّذِينَ اجْتَنَبُوا الطَّاغُوتَ أَن يَعْبُدُوهَا وَأَنَابُوا إِلَى اللَّهِ لَهُمُ الْبُشْرَىٰ ۖ فَبَشِّرْ عِبَادِ الَّذِينَ يَسْتَمِعُونَ الْقَوْلَ فَيَتَّبِعُونَ أَحْسَنَهُ ۚ أُولَٰئِكَ الَّذِينَ هَدَاهُمُ اللَّهُ ۖ وَأُولَٰئِكَ هُمْ أُولُو الْأَلْبَابِ﴾
« Ceux qui s’écartent de toute forme de transgression érigée en objet d’adoration et qui reviennent à Dieu, à eux la bonne nouvelle. Annonce donc la bonne nouvelle à Mes adorateurs, ceux qui écoutent la parole et en suivent ce qu’elle contient de meilleur. Ceux-là sont ceux que Dieu a guidés, et ceux-là sont les doués d’intelligence. »
Bien que le terme piété ne figure pas dans ces deux versets, ceux-ci révèlent une dimension importante de la méthode qui s’accorde avec le concept de piété.
Le verset 17 commence par :
﴿اجْتَنَبُوا الطَّاغُوتَ﴾
» Ceux qui s’écartent de toute forme de transgression érigée en objet d’adoration «
c’est-à-dire, sur le plan linguistique : s’éloigner et se tenir à distance de tout ce qui repose sur le dépassement de la limite et la tyrannie et qui est pris comme objet d’adoration en dehors de Dieu.
Puis :
﴿وَأَنَابُوا إِلَى اللَّهِ﴾
« et ils reviennent à Dieu. »
Puis :
﴿يَسْتَمِعُونَ الْقَوْلَ﴾
« ils écoutent la parole »
et ensuite :
﴿فَيَتَّبِعُونَ أَحْسَنَهُ﴾
« et ils suivent ce qu’elle contient de meilleur. »
Nous avons donc devant nous un mouvement cohérent :
s’éloigner → revenir → écouter → discerner → suivre le meilleur → être guidé.
Cela ajoute une dimension importante au concept de piété.
La piété ne consiste donc pas seulement à savoir ce dont l’être humain doit s’éloigner ; elle implique également qu’il soit capable de discerner parmi ce qu’il entend, de choisir ce qui est meilleur et de le suivre.
Puis vient le résultat :
﴿أُولَٰئِكَ الَّذِينَ هَدَاهُمُ اللَّهُ﴾
« Ceux-là sont ceux que Dieu a guidés. »
Et Dieu conclut :
﴿وَأُولَٰئِكَ هُمْ أُولُو الْأَلْبَابِ﴾
« et ceux-là sont les doués d’intelligence. »
Dieu établit ainsi un lien entre le fait de suivre ce qui est meilleur, la guidée et les personnes douées d’intelligence.
🟠La piété, la prudence et la protection dans les relations avec autrui
Dieu — Béni et Exalté soit-Il — dit :
« Que les croyants ne prennent pas les mécréants pour alliés au lieu des croyants. Et quiconque agit ainsi n’a rien à voir avec Dieu, à moins que vous ne vous prémunissiez contre eux par précaution. Dieu vous met en garde contre Lui-même. Et c’est vers Dieu que sera le retour. »
Sourate Âl ʿImrân, verset 28
Ce verset attire l’attention sur une dimension importante de la piété (taqwā), qui se rapporte à la prudence et à la prévention lorsqu’une situation peut exposer l’être humain à un préjudice. La parole divine : « à moins que vous ne vous prémunissiez contre eux par précaution » relie ici la taqwā à l’adoption de mesures de prudence et de protection. Cela montre que le concept de taqwā dans le Coran est trop vaste pour être réduit à la seule notion de peur : selon le contexte, elle peut notamment impliquer que l’être humain se préserve de ce qui pourrait lui causer un préjudice.
En même temps, le verset nous invite à distinguer la forme de relation évoquée ici du simple fait d’entretenir des relations ou d’avoir des échanges avec autrui. Le verset n’interdit pas toute relation ou tout commerce avec les non-croyants, il n’interdit pas non plus la bienfaisance, l’équité ou le bon comportement à leur égard. Il traite plutôt du fait de les prendre comme alliés au lieu des croyants, c’est-à-dire d’établir un type de relation qui place la loyauté du croyant en dehors du cadre que le verset définit.
Dès lors, il devient particulièrement important de lire ce verset à la lumière des autres versets qui traitent des relations avec les non-croyants. Dieu dit :
« Dieu ne vous interdit pas, à l’égard de ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas expulsés de vos demeures, de leur faire du bien et d’agir équitablement envers eux. Dieu aime ceux qui agissent avec équité. »
Sourate 60 : Al-Mumtaḥana, verset 8
Le Coran nous présente ainsi deux situations qu’il convient de ne pas confondre : la prudence et la prévention lorsqu’il existe une raison de les adopter, et la bienfaisance, l’équité et le bon comportement lorsqu’il n’y a ni agression ni expulsion des demeures.
Ainsi, il apparaît que la taqwā ne signifie pas que l’être humain doive vivre dans l’isolement à l’égard des autres simplement en raison de leur différence de croyance, ni qu’il transforme la divergence religieuse en rejet de l’être humain ou en injustice à son égard. Elle signifie plutôt qu’il soit conscient de la nature de la relation : qu’il se préserve du préjudice lorsqu’il existe une raison d’être prudent, tout en respectant, dans le même temps, la bienfaisance et l’équité là où Dieu les ordonne.
Cela nous ouvre une signification précise du concept de taqwā : que l’être humain se préserve de ce dont il convient de se préserver, sans dépasser les limites de Dieu dans ses relations avec autrui. La taqwā n’est donc pas ici une peur aveugle de l’autre, mais une conscience qui oriente le comportement, une prudence lorsqu’elle est nécessaire, et une justice en toutes circonstances.
🟢Chapitre deuxième : La piété et la connaissance des limites de soi.
Parmi les versets profonds dans l’étude de la piété figure la parole de Dieu :
﴿الَّذِينَ يَجْتَنِبُونَ كَبَائِرَ الْإِثْمِ وَالْفَوَاحِشَ إِلَّا اللَّمَمَ ۚ إِنَّ رَبَّكَ وَاسِعُ الْمَغْفِرَةِ ۚ هُوَ أَعْلَمُ بِكُمْ إِذْ أَنشَأَكُم مِّنَ الْأَرْضِ وَإِذْ أَنتُمْ أَجِنَّةٌ فِي بُطُونِ أُمَّهَاتِكُمْ ۖ فَلَا تُزَكُّوا أَنفُسَكُمْ ۖ هُوَ أَعْلَمُ بِمَنِ اتَّقَىٰ﴾
« Ceux qui s’écartent des grands péchés et des turpitudes, à l’exception des fautes légères. Certes, ton Seigneur est vaste en pardon. Il vous connaît mieux, lorsqu’Il vous a fait surgir de la terre et lorsque vous étiez des embryons dans les ventres de vos mères. Ne vous attribuez donc pas à vous-mêmes la pureté. Il connaît mieux celui qui se préserve. »
Sourate An-Najm, verset 32.
Ce verset place devant le concept de piété une dimension d’une importance capitale : l’être humain est appelé à rechercher la piété et à accomplir le bien, mais il n’est pas habilité à se décerner à lui-même un certificat de supériorité dans cette voie.
Le verset commence par la description de personnes :
﴿الَّذِينَ يَجْتَنِبُونَ كَبَائِرَ الْإِثْمِ وَالْفَوَاحِشَ إِلَّا اللَّمَمَ﴾
« ceux qui évitent les grands péchés et les turpitudes, sauf les fautes légères. »
Il s’agit d’une description pratique de la piété : l’être humain qui possède la piété s’efforce d’éviter les grands péchés et les turpitudes.
Mais immédiatement après cette description vient une expression qui empêche l’être humain de transformer son œuvre bonne en source d’orgueil :
﴿فَلَا تُزَكُّوا أَنفُسَكُمْ﴾
« Ne vous attribuez donc pas vous-mêmes la pureté. »
C’est ici que se manifeste la précision de la méthode coranique.
L’être humain est appelé à accomplir le bien, mais il ne doit pas s’enorgueillir au point que ses bonnes actions deviennent une source d’admiration de soi.
Il est appelé à la piété, mais il ne peut pas se proclamer lui-même juge du degré de sa propre piété, ni de celui des autres.
L’expression coranique :
﴿فَلَا تُزَكُّوا أَنفُسَكُمْ﴾
» Ne vous attribuez donc pas à vous-mêmes la pureté «
est formulée sous la forme d’une interdiction et constitue une barrière contre l’orgueil.
Dieu dit dans le même verset :
﴿إِنَّ رَبَّكَ وَاسِعُ الْمَغْفِرَةِ﴾
« Ton Seigneur est vaste dans le pardon. »
Le Coran présente donc l’être humain comme un être qui s’efforce d’éviter les grands péchés et les turpitudes, tout en demeurant dans le besoin du pardon de Dieu.
L’être humain ne devient pas exempt d’erreur parce qu’il recherche la piété. Il commet des erreurs et a besoin du pardon.
C’est pourquoi le verset dit :
﴿إِنَّ رَبَّكَ وَاسِعُ الْمَغْفِرَةِ﴾
« Ton Seigneur est vaste dans le pardon. »
Puis vient :
﴿فَلَا تُزَكُّوا أَنفُسَكُمْ﴾
« Ne vous attribuez donc pas vous-mêmes la pureté. »
Le contexte du verset enseigne ainsi à l’être humain à réunir deux attitudes :
s’efforcer dans la piété et reconnaître son besoin du pardon de Dieu.
Dieu dit également dans ce même verset :
﴿هُوَ أَعْلَمُ بِمَنِ اتَّقَىٰ﴾
« Il sait mieux qui est dans la piété. »
Une vérité importante apparaît ici : l’être humain peut s’efforcer dans la piété, observer ses propres actes et les améliorer, mais il ne doit pas prétendre à un rang dont la véritable réalité n’est connue que de Dieu.
🟢Chapitre troisième : Les fruits de la piété
🟠L’issue, la subsistance et la facilité
Parmi les passages les plus complets concernant les fruits de la piété se trouvent les versets 2 et 3 de la sourate 65 : At-Talāq :
﴿وَمَن يَتَّقِ اللَّهَ يَجْعَل لَّهُ مَخْرَجًا وَيَرْزُقْهُ مِنْ حَيْثُ لَا يَحْتَسِبُ﴾
« Et quiconque se préserve de ce qui déplaît à Dieu, Il lui donnera une issue et lui accordera Ses dons par des voies qu’il n’avait pas envisagées. »
Puis le verset 4 de la même Sourate :
﴿وَمَن يَتَّقِ اللَّهَ يَجْعَل لَّهُ مِنْ أَمْرِهِ يُسْرًا﴾
« Et quiconque se préserve de ce qui déplaît à Dieu, Il lui donnera de la facilité dans son affaire. »
Et le verset 5 :
﴿وَمَن يَتَّقِ اللَّهَ يُكَفِّرْ عَنْهُ سَيِّئَاتِهِ وَيُعْظِمْ لَهُ أَجْرًا﴾
« Et quiconque se préserve de ce qui déplaît à Dieu, Il effacera ses mauvaises actions et magnifiera pour lui la récompense. »
Dans ces versets, nous trouvons une série de fruits liés à la piété :
l’issue, la subsistance, la facilité, l’effacement des mauvaises actions et l’importance de la récompense.
Ces versets ne doivent pas être compris comme la promesse que la vie de celui qui possède la piété sera exempte de difficultés. Ils montrent plutôt que la piété est une raison par laquelle Dieu accorde à l’être humain une issue dans son affaire, lui facilite les choses, lui pardonne et magnifie sa récompense.
Il s’agit d’une promesse coranique qui porte un sens profond dans la relation entre l’être humain qui possède la piété et Dieu lorsqu’il fait face aux difficultés.
🟠La piété, une voie vers le salut
Dieu — Béni et Exalté soit-Il — dit :
﴿وَنَجَّيْنَا الَّذِينَ آمَنُوا وَكَانُوا يَتَّقُونَ﴾
Sourate 41 : Fuṣṣilat, verset 18.
« Et Nous avons sauvé ceux qui avaient cru et qui étaient pieux. »
Le salut est ici lié à la foi et à la piété.
La piété n’est donc pas simplement une valeur morale terrestre : elle est un mode de vie qui oriente l’être humain dans ce monde et qui est également liée à son devenir dans l’au-delà.
Dans ce verset de la sourate 41 : Fuṣṣilat, la piété apparaît comme un comportement qui préserve l’être humain des conséquences d’une voie de corruption.
Dans la sourate 19 : Maryam, verset 63, Dieu dit :
﴿تِلْكَ الْجَنَّةُ الَّتِي نُورِثُ مِنْ عِبَادِنَا مَن كَانَ تَقِيًّا﴾
« Voilà le Paradis que Nous donnerons en héritage à celui de Nos adorateurs qui aura été dans la piété. »
L’expression passe ainsi, dans ce verset, du salut face au châtiment à l’accès au Paradis.
La piété n’est pas simplement l’accomplissement d’un acte déterminé : elle constitue une qualité de l’être humain pour lequel la piété est devenue un mode de vie.
Le mot :
﴿نُورِثُ﴾ » en héritage » dans le verset 63 de la sourate 19 : Maryam porte le sens du don, de l’attribution et de l’honneur divin accordés à celui qui est dans la piété.
Dans la sourate 74 : Al-Muddaththir, verset 56 :
﴿هُوَ أَهْلُ التَّقْوَىٰ وَأَهْلُ الْمَغْفِرَةِ﴾
« Il est digne de la piété et digne du pardon. »
Ce verset ouvre une autre dimension de la piété.
Dieu est أَهْلُ التَّقْوَى, c’est-à-dire qu’Il est digne de la piété qui Lui est vouée. La conscience de Sa présence et de Sa grandeur conduit ainsi l’être humain à surveiller ses actes, à se préserver du mal et à s’éloigner de l’injustice, de la corruption et du péché. La piété n’est donc pas seulement une disposition intérieure : elle se manifeste dans la conduite et dans les choix de l’être humain.
Dieu est également :
﴿أَهْلُ الْمَغْفِرَةِ﴾ « digne du pardon » lorsque l’être humain tombe dans l’erreur et revient vers Lui.
La piété et le pardon se trouvent ainsi réunis dans un même contexte.
🟣La Piété dans sa forme la plus complète : ﴿حَقَّ تُقَاتِهِ﴾ » Se préserver à l’égard de Dieu de la manière la plus complète »
Après avoir découvert plusieurs dimensions de la piété, vient la parole de Dieu :
﴿يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا اتَّقُوا اللَّهَ حَقَّ تُقَاتِهِ وَلَا تَمُوتُنَّ إِلَّا وَأَنتُم مُّسْلِمُونَ﴾
Sourate 3 : Āl ʿImrān, verset 102.
« Ô vous qui avez cru ! Préservez-vous de ce qui déplaît à Dieu comme il convient de vous en préserver, et ne mourez qu’en étant soumis à Dieu. »
Ce verset peut constituer l’un des passages les plus forts pour conclure l’étude.
» تُقَاتِهِ » dans ce verset veut dire la préservation de ce qui déplaît à Dieu.
Se préserver de ce qui déplaît à Dieu n’est pas une attitude temporaire : cela engage toute la vie de l’être humain.
L’expression :
﴿حَقَّ تُقَاتِهِ﴾ : » comme il convient de vous en préserver » : de la manière la plus complète
ind
ique que l’être humain est appelé à pratiquer la piété comme il convient, en s’engageant dans la rectitude, en se préservant du mal et en orientant sa conduite vers ce qui est juste.
Ainsi, la piété apparaît dans le Coran non comme une simple disposition intérieure ou une dévotion ponctuelle, mais comme une orientation qui accompagne l’être humain tout au long de sa vie.Nous ne devons cependant pas comprendre cette expression comme la prétention de l’être humain à avoir atteint la perfection absolue. Dieu seul connaît le degré de piété de chaque personne, comme Il le dit :
﴿هُوَ أَعْلَمُ بِمَنِ اتَّقَىٰ﴾
« Il sait mieux qui est dans la piété. »
Il s’agit plutôt d’un appel à ce que la piété soit sérieuse, globale et constante, jusqu’à ce que l’être humain rencontre son Seigneur.
