

Lorsqu’on médite sur la racine (S-L-M) سِـلْـم dans le Coran, on découvre qu’elle ne se limite pas au simple sens de paix extérieure ou d’absence de conflit. Elle embrasse des significations plus profondes : l’intégrité, la préservation de toute altération, la soumission à Dieu et la rectitude sur une voie clairement tracée.
Cependant, une méditation attentive des versets révèle une réalité encore plus profonde :
La paix, dans le Coran, n’est pas une valeur indépendante ; elle est le fruit de l’établissement de la Balance divine fondée sur la justice.
Le Coran n’appelle donc pas à la paix comme à un objectif abstrait. Il l’établit au sein d’un ordre global qui régit la vie humaine, exprimé par le concept de la Balance.
Premièrement : La Balance de la justice, fondement d’où naît la paix
Dieu, exalté soit-Il, dit :
« Il a élevé le ciel et établi la Balance, afin que vous ne transgressiez pas dans la Balance. Établissez donc la pesée avec équité et ne faussez pas la Balance. »
(Sourate Ar-Rahmân, 55:7-8-9)
Ces versets placent la Balance dans un cadre cosmique, associé à l’élévation du ciel, montrant ainsi qu’elle constitue une loi universelle qui gouverne à la fois l’univers et l’humanité.
La Balance est un ordre institué par Dieu, fondé sur la précision, l’équilibre et la justice.
Dans cette perspective, la paix n’est pas une réalité créée par elle-même ; elle est la conséquence naturelle du bon fonctionnement de la Balance.
Lorsque Dieu interdit toute transgression dans celle-ci :
« Afin que vous ne transgressiez pas dans la Balance. »
Il pose un principe fondamental :
Toute transgression marque le début du déséquilibre ; tout déséquilibre de la Balance annonce le commencement de l’effondrement de la paix.
Deuxièmement : Entrer dans la paix, c’est entrer dans l’ordre divin de la Balance
Dieu dit :
« Ô vous qui avez cru ! Entrez pleinement dans la paix. »
(Sourate Al-Baqara, 2:208)
Ce verset ne se contente pas d’appeler les croyants à la foi ; il les invite à entrer dans la paix.
Ce verbe exprime un passage conscient d’un état à un autre.
Puis vient le terme :
« pleinement » (kâffatan)
qui exclut toute compréhension partielle ou sélective.
La paix n’est donc pas une simple déclaration ; elle représente :
un engagement total et une adhésion complète à un système qui ordonne la pensée, les comportements et les choix.
La paix englobe ainsi :
- une paix intérieure, fondée sur la confiance en Dieu et la soumission à Sa volonté ;
- une paix sociale, fondée sur la justice et la préservation des droits ;
- une paix humaine et internationale, régie par l’équité et une force maîtrisée ;
- une paix cosmique, en harmonie avec la Balance établie par Dieu.
C’est pourquoi le Coran ordonne d’y entrer pleinement, car toute rupture à l’un de ces niveaux finit par déséquilibrer l’ensemble de la Balance.
La sécurité alimentaire et la Balance de la justice
La sécurité alimentaire n’est pas seulement une question économique ; elle participe de l’établissement de la justice et de la préservation de la paix sociale.
Dieu dit :
« Celui qui les a nourris contre la faim et les a rassurés contre la peur. »
(Sourate Quraych, 106:4)
Ce verset associe la nourriture et la sécurité, indiquant que la faim et la peur constituent deux menaces indissociables pour la stabilité des individus et des sociétés.
Une personne affamée ne peut connaître une paix véritable, car ses besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits.
La paix sociale suppose donc une juste répartition des droits, ce qui implique notamment une distribution équitable des richesses, la protection des personnes les plus vulnérables, la lutte contre les monopoles et la corruption, ainsi que la garantie des besoins essentiels.
Lorsque ces équilibres sont rompus, apparaissent les inégalités destructrices, les tensions sociales et l’effondrement de la confiance.
Ainsi, la sécurité alimentaire et la paix sociale font pleinement partie de l’établissement de la Balance dans l’équité.
Le Noble Coran confirme également ce lien étroit entre la sécurité et la nourriture dans l’invocation d’Abraham : ﴿ Seigneur, fais de ceci une cité sûre et accorde à ses habitants des fruits pour subsistance ﴾ (Sourate Al-Baqara, 2:126). Cette invocation réunit ainsi la sécurité de la patrie et la subsistance de ses habitants, montrant que la stabilité des sociétés repose à la fois sur la sécurité et sur la disponibilité des ressources, réunies dans un cadre de justice. Lorsque les êtres humains sont préservés de la peur et disposent des moyens d’une vie digne, se crée un environnement propice à l’épanouissement de la sérénité et de la paix.
Dans le Coran, la sécurité alimentaire ne se limite pas à la disponibilité de la subsistance ; elle englobe également sa bonne gestion et sa préservation. C’est pourquoi Dieu Le très Haut dit : ﴿ Mangez et buvez, mais ne commettez pas d’excès ﴾ (Sourate Al-A‘râf, 7:31). L’excès représente une rupture de l’équilibre, car il conduit au gaspillage des bienfaits et à l’épuisement des ressources que Dieu a établies comme fondement de la vie des êtres humains. Lorsque les individus ou les sociétés dépassent la juste mesure dans leur consommation des richesses, l’équilibre de la justice se trouve altéré, et leur situation peut passer de la prospérité et de la sécurité à la difficulté et à l’instabilité.
Ainsi, une consommation raisonnée, une gestion judicieuse des ressources et la prévention du gaspillage participent tous à l’établissement de la balance qui préserve la sécurité alimentaire et renforce la paix sociale. Nous remarquons ici un lien particulièrement beau avec la parole divine dans la sourate Ar-Rahmân : ﴿ Afin que vous ne transgressiez pas dans la balance ﴾. La transgression ne concerne pas uniquement l’injustice entre les êtres humains ; elle englobe tout dépassement des limites établies par Dieu, qu’il s’agisse de la répartition des richesses, de la consommation des ressources, de la relation avec l’environnement ou de l’exercice de la force. L’excès constitue l’une des manifestations de ce dépassement, car il perturbe l’équilibre voulu par Dieu.
Le Coran établit ainsi un lien entre la paix et la justice, et relie également la justice à une gestion responsable des bienfaits et des ressources. Une société qui établit la balance dans la production, la distribution et la consommation se rapproche davantage de la sécurité et de la stabilité, tandis que le gaspillage des richesses et la rupture des équilibres peuvent engendrer des crises économiques et sociales susceptibles de menacer la paix elle-même.
Troisièmement : La Demeure de la Paix : la paix, fruit du droit chemin
Dieu dit :
« Dieu appelle à la Demeure de la Paix et guide qui Il veut vers un droit chemin. »
(Sourate Yûnus, 10:25)
Ce verset révèle le lien profond qui unit l’appel de Dieu, la guidance, le droit chemin et la paix.
Dieu appelle tous les êtres humains à la Demeure de la Paix. Cependant, l’accès à cette demeure ne peut s’accomplir qu’à travers la guidance vers un droit chemin.
Cet enchaînement n’est pas fortuit. Il montre que la paix n’est ni un état que l’on atteint par le simple désir, ni le résultat de seuls accords humains. Elle est le fruit de la marche sur la voie que Dieu a tracée.
Dans le Coran, le droit chemin (As-Sirât al-Mustaqîm) n’est pas seulement une voie qui conduit à une destination ; il est la Balance qui ordonne et harmonise toute la vie de l’être humain.
Il est exempt de toute déviation, parce qu’il repose sur la vérité, la justice et la sagesse. C’est pourquoi Dieu dit :
« Certes, mon Seigneur est sur un droit chemin. »
(Sourate Hûd, 11:56)
Ce verset apporte une dimension essentielle au sens du droit chemin. Il montre que le droit chemin est la manière dont Dieu gouverne Sa création, selon une justice parfaite et une sagesse parfaite.
Être guidé vers ce chemin, c’est apprendre à faire de la justice, de la vérité et de la miséricorde la Balance de toutes ses paroles, de tous ses actes et de toutes ses relations.
La Balance apparaît ici sous la forme d’un chemin.
Toute déviation du droit chemin est une déviation de la justice.
Toute déviation rompt l’équilibre de la vie.
Toute fidélité au droit chemin rétablit l’équilibre voulu par Dieu pour l’être humain.
C’est pourquoi le Coran associe, dans ce verset, le droit chemin à la paix.
Dans la perspective coranique, la paix n’est pas simplement l’absence de conflit ; elle est le fruit de la fidélité à la voie de Dieu.
Elle naît d’abord de la relation entre l’être humain et son Seigneur. Elle se reflète ensuite dans son cœur, puis dans sa famille, dans la société et, enfin, dans sa relation avec l’ensemble de la création.
Ainsi, la Demeure de la Paix n’est pas seulement la demeure éternelle des croyants dans l’au-delà, même si c’est là que la paix atteint sa perfection et son accomplissement. Elle commence déjà à se manifester ici-bas, chaque fois que l’être humain marche sur le droit chemin, que sa foi s’affermit, que ses paroles deviennent justes, que ses œuvres sont droites et que son comportement s’accorde avec la Balance de la justice et de la miséricorde.
Quatrièmement : Le conflit et le maintien de la Balance : « Ne transgressez pas »
Dieu, exalté soit-Il, dit :
« Combattez dans le sentier de Dieu ceux qui vous combattent, mais ne transgressez pas. Certes, Dieu n’aime pas les transgresseurs. »
(Sourate Al-Baqara, 2:190)
Ce verset est l’un des passages où la Balance apparaît avec le plus de précision, car il concerne la situation du conflit.
Le Coran ne nie pas l’existence des conflits dans la réalité humaine. En revanche, il refuse qu’ils dégénèrent en désordre et en injustice. Il leur fixe donc une Balance rigoureuse :
✦ le combat est limité au cas où l’on est attaqué ;
✦ il est soumis à l’interdiction absolue de toute transgression.
Ce principe rejoint directement la parole de Dieu :
« Afin que vous ne transgressiez pas dans la Balance. »
La transgression constitue une rupture de la Balance.
Ce verset met ainsi en lumière un principe fondamental :
La Balance n’est jamais suspendue dans les moments d’épreuve ; c’est précisément dans ces moments qu’elle se manifeste avec le plus de clarté.
Ainsi, dans le Coran, la paix ne signifie pas l’absence de conflit ; elle consiste à maintenir le conflit à l’intérieur des limites de la justice.
Cinquièmement : La force dans la Balance : une condition de la préservation de la paix
Dieu, exalté soit-Il, dit :
« Préparez contre eux toute la force que vous pouvez et des chevaux entraînés, afin de dissuader l’ennemi de Dieu et votre ennemi, ainsi que d’autres encore que vous ne connaissez pas, mais que Dieu connaît… »
(Sourate Al-Anfâl, 8:60)
La force ne s’oppose pas à la paix. Au contraire, elle est nécessaire pour établir la justice et préserver la paix. Cependant, Dieu l’encadre par une limite essentielle : l’interdiction de toute transgression.
Le maintien de la paix exige la capacité de repousser l’agression et de dissuader ceux qui voudraient rompre la Balance de la justice.
Dans la perspective coranique, la force n’est donc pas une fin en soi. Elle est un moyen mis au service de la justice.
Elle devient ainsi :
un instrument destiné à protéger la paix, et non un moyen d’oppression ou de domination.
Conclusion : La paix, fruit de la Balance établie
Le Coran présente la paix comme une réalité qui naît d’une Balance divine dans laquelle il n’y a ni transgression ni injustice : la Balance de la justice.
Là où cette Balance est établie :
l’être humain retrouve la droiture ;
les relations s’organisent selon la justice ;
La paix
apparaît naturellement.
Mais lorsque cette Balance est rompue :
la transgression se répand ;
la justice se déforme ;
la paix ne devient plus qu’une apparence incapable de résister à la réalité.
Ainsi, le cœur de la vision coranique réside dans l’établissement de la Balance de la justice, dont la paix est la conséquence naturelle et inévitable, plutôt qu’un objectif séparé de ses fondements.
