Lorsque nous méditons les versets du Coran consacrés à l’expiation (kaffāra), nous découvrons qu’elle n’est pas simplement une sanction imposée à l’être humain lorsqu’il commet une faute ou manque à un engagement. Elle ne constitue pas non plus un simple rite destiné à effacer le péché. Elle fait partie d’un système coranique cohérent dont l’objectif est de réformer à la fois l’individu et la société.
Allah, exalté soit-Il, qui a créé l’être humain, sait qu’il peut se tromper, oublier ou trébucher au cours de son existence. C’est pourquoi Il lui a ouvert les portes du repentir, du retour vers Lui et de la réforme, en faisant de l’expiation l’un des moyens de cette restauration.
Il est particulièrement remarquable de constater que, dans le Coran, les expiations sont le plus souvent associées à des actes bénéfiques pour autrui. Cela révèle une dimension sociale profonde de la législation coranique. Ainsi, la faute individuelle ne demeure pas confinée à la relation entre l’être humain et son Seigneur ; elle devient une occasion de répandre le bien, la miséricorde et la solidarité au sein de la communauté.
Le sens linguistique du mot kaffāra
Le mot kaffāra dérive de la racine arabe (ك ف ر) : Ka Fa Ra , qui signifie couvrir, voiler ou recouvrir. C’est de ce sens originel que provient le terme kaffāra, car l’expiation couvre les conséquences de la faute lorsqu’elle s’accompagne d’un repentir sincère et d’une véritable réforme.
Première partie : L’expiation du serment : un modèle coranique de réforme sociale
Allah, Béni et Exalté soit-Il, dit :
« Allah ne vous tient pas rigueur des serments prononcés à la légère, mais Il vous tient responsables des serments que vous avez contractés en toute conscience. Leur expiation consiste à nourrir dix nécessiteux avec ce dont vous nourrissez habituellement vos familles, ou à les vêtir, ou encore à affranchir un esclave. Celui qui n’en a pas les moyens devra jeûner trois jours… »
(Sourate Al-Mā’idah, 5:89).
Ce verset met en lumière une remarquable méthode coranique. Avant d’orienter la personne vers le jeûne, le Coran l’oriente d’abord vers des actes qui procurent un bénéfice direct à la société :
- nourrir dix personnes nécessiteuses ;
- vêtir dix personnes nécessiteuses ;
- affranchir un esclave.
Ce n’est qu’en cas d’incapacité qu’intervient ensuite le jeûne :
« Celui qui n’en a pas les moyens devra jeûner trois jours. »
Nous comprenons ainsi que le Coran commence par privilégier les actions dont le bénéfice revient à la société, avant de passer à un acte d’adoration individuel lorsque cela devient nécessaire. Cela montre clairement que l’expiation possède une dimension sociale essentielle et que la faute peut devenir une cause de diffusion du bien parmi les êtres humains.
Deuxième partie : L’affranchissement des esclaves : une réforme sociale dans le contexte de l’histoire humaine
Lorsque nous lisons les versets du Coran qui prescrivent l’affranchissement des esclaves dans le cadre des expiations, il convient de les replacer dans leur contexte historique. Au moment de la révélation du Coran, l’esclavage était largement répandu dans de nombreuses régions du monde. Il n’était pas propre à une société particulière, mais faisait partie des systèmes économiques et sociaux de plusieurs civilisations et était considéré comme une réalité courante de cette époque.
C’est dans ce contexte historique que le Coran a élevé l’affranchissement des esclaves au rang des œuvres les plus méritoires. Il l’a associé à plusieurs formes d’expiation, notamment l’expiation du serment, celle de l’homicide involontaire et celle du ẓihār. Ainsi, la réparation de la faute d’un individu devient un moyen de rendre la liberté à un autre être humain, orientation qui révèle une profonde dimension sociale et humanitaire.
Le Coran ouvre également une autre voie vers la liberté lorsqu’Allah, Exalté soit-Il, dit :
« Quant à ceux de vos esclaves qui demandent un contrat d’affranchissement, accordez-le-leur si vous reconnaissez en eux du bien, et donnez-leur des biens qu’Allah vous a accordés… »
(Sourate An-Nūr, 24:33).
Le contrat d’affranchissement (mukātaba) offre ainsi à l’esclave la possibilité d’acquérir sa liberté, tout en invitant la société à l’aider dans cette démarche.
Le Coran montre ainsi sa volonté d’élargir progressivement le champ de la liberté, de la bienfaisance et de la dignité humaine, d’une manière adaptée aux réalités de cette époque.
Troisième partie : Nourrir les nécessiteux : l’expiation, une porte vers la solidarité et la miséricorde humaines
Le Coran insiste à de nombreuses reprises sur l’importance de nourrir les personnes dans le besoin. La nourriture constitue en effet l’un des fondements de la vie humaine, et la préservation de la personne commence par la garantie de son droit à l’alimentation et à une existence digne.
Lorsque Allah fait de l’assistance alimentaire aux nécessiteux une composante de l’expiation, Il établit un lien profond entre le repentir et les œuvres de bien, entre la réforme de l’individu et celle de la société. Celui qui a commis une faute ne se contente pas de l’éprouver par le regret ; il traduit la sincérité de son repentir en un acte concret qui soulage les pauvres et les nécessiteux. Ainsi, sa faute devient une occasion de répandre le bien et la bienfaisance.
L’appel à nourrir les plus démunis ne se limite d’ailleurs pas aux seuls versets relatifs aux expiations. Il revient à de nombreuses reprises dans le Coran, ce qui montre qu’il constitue une valeur fondamentale dans l’édification d’une société juste et solidaire. Parmi les versets les plus éloquents figure la parole d’Allah : « Ils offrent de la nourriture, malgré l’amour qu’ils lui portent, au nécessiteux, à l’orphelin et au prisonnier de guerre » (Sourate Al-Insān, 76:8). Ce verset retient particulièrement l’attention par la mention du prisonnier aux côtés du nécessiteux et de l’orphelin. Le prisonnier de guerre peut appartenir à un peuple qui était en conflit avec les musulmans ; pourtant, le Coran ordonne de le nourrir et de le traiter avec bienveillance. Cela révèle l’élévation des valeurs coraniques : la dignité humaine ne disparaît pas avec la captivité, et la miséricorde ne se limite ni aux proches ni aux amis ; elle s’étend à tout être humain ayant besoin de nourriture et d’assistance. Par cette orientation, le Coran établit un principe fondamental : l’être humain ne perd jamais son droit à un traitement digne en raison de sa faiblesse ou de sa captivité.
Nourrir un prisonnier ne consiste pas seulement à répondre à un besoin physique ; c’est reconnaître pleinement son humanité et affirmer que la miséricorde et la justice doivent demeurer présentes, même dans les circonstances les plus difficiles. Lorsque nous rapprochons ce verset des passages consacrés aux expiations, il apparaît clairement que le Coran fait de l’alimentation des personnes dans le besoin un moyen de raviver l’esprit de solidarité et de consolider les valeurs de compassion et de bienfaisance. L’expiation n’est donc pas une simple compensation d’une faute ; elle constitue une contribution à l’édification d’une société fondée sur la solidarité, où le repentir de l’individu devient un bienfait pour tous et où la faute elle-même peut devenir une occasion de diffuser le bien.
Quatrième partie : L’expiation et le repentir : le chemin du retour vers Allah
Il est impossible de comprendre l’expiation dans le Coran indépendamment de la notion de repentir. C’est pourquoi Allah, Béni et Exalté soit-Il, dit :
« En vérité, Allah aime ceux qui reviennent constamment à Lui par le repentir, et Il aime ceux qui se purifient. »
(Sourate Al-Baqarah, 2:222).
Ce noble verset exprime l’esprit même de l’expiation dans le Coran. Allah, Glorifié soit-Il, ne ferme jamais la porte de Sa miséricorde à celui qui a commis une faute. Au contraire, Il aime ceux qui reviennent sincèrement vers Lui et qui s’efforcent de réparer ce qu’ils ont altéré.
Nous comprenons ainsi que l’expiation n’est pas une fin en soi ; elle constitue la traduction concrète du repentir. Nourrir les nécessiteux, les vêtir, affranchir des esclaves et, en cas d’incapacité, jeûner, sont autant d’actes qui transforment le repentir en une réalité tangible dont bénéficient à la fois l’individu et la société.
L’association, dans ce verset, entre ceux qui se repentent (at-tawwābūn) et ceux qui se purifient (al-mutaṭahhirūn) revêt une signification particulièrement profonde. Le repentir purifie le cœur de la faute, tandis que l’expiation manifeste cette purification par une œuvre de bien et une action de réforme sociale.
L’une des manifestations de la miséricorde divine réside également dans le fait que les expiations sont fondées sur la facilité et non sur la difficulté. Si une personne est incapable d’accomplir les actes sociaux prescrits, le Coran lui ouvre une autre voie : le jeûne, conformément à la parole d’Allah :
« Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. »
(Sourate Al-Baqarah, 2:286).
L’objectif n’est donc pas d’imposer une épreuve pénible, mais d’amener chacun à assumer sa responsabilité selon ses possibilités.
Conclusion
Les expiations dans le Coran révèlent une vision profondément humaine et sociale. Elles ne visent pas tant à punir celui qui a commis une faute qu’à favoriser sa réforme tout en contribuant à celle de la société qui l’entoure.
Dans la perspective coranique, l’erreur ne constitue pas la fin du chemin ; elle peut devenir le point de départ d’une œuvre bénéfique qui apporte un bien aux autres et soulage leurs difficultés.
C’est pourquoi les expiations sont d’abord liées à l’affranchissement des esclaves, à l’alimentation des nécessiteux et à l’habillement des personnes dans le besoin, avant que le jeûne ne soit prescrit en cas d’incapacité.
Il apparaît ainsi clairement que le Coran fait du repentir un chemin de réforme et des bonnes œuvres le fruit sincère du retour vers Allah.
L’un des plus beaux versets qui résume cet enseignement est la parole d’Allah :
« En vérité, Allah aime ceux qui reviennent constamment à Lui par le repentir, et Il aime ceux qui se purifient. »
Cet amour divin est le but auquel aspire le croyant : un repentir sincère, une âme purifiée et des œuvres utiles qui sèment le bien dans la société, faisant de l’expiation une véritable porte ouverte sur la miséricorde, la solidarité et la réforme.
